• Interview ESPN : Jean-Charles Piette

Dopage et F1, mélange improbable

Kate Walker
14 novembre 2012
Jean-Charles Piette est au cœur du programme antidopage de la FIA
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À première vue, il est peu probable de trouver des cas de dopage dans les sports motorisés. Bien qu'il existe une drogue surnommée 'Speed', il semble qu'aucun produit concocté dans un laboratoire puisse garantir quelques dixièmes de plus au tour à quiconque.

Cependant, et c'est souvent le cas dans le monde des sports mécaniques, le sujet est beaucoup plus complexe que l'on pense. Aucun produit ne peut directement rendre un pilote plus rapide, mais il est toujours possible de débloquer un petit avantage supplémentaire dans certains domaines précis. Par exemple, il existe des drogues légales et illégales pour augmenter la force des muscles, encourager la perte de poids ou améliorer la concentration. Voilà déjà trois domaines dans lesquels un pilote pourrait tenter de tirer profit sur la piste.

Dans cet entretien exclusif avec Jean-Charles Piette, délégué médical de la FIA pour la Formule 1, ESPN explore le dopage dans les sports motorisés et les raisons pour lesquelles les drogues ayant pour but d'améliorer les performances ne font pas partie de la culture F1.

"Imaginons pour un instant quel types de drogue pourraient être potentiellement utiles pour améliorer les performances d'un pilote", débute Piette. "Je pense qu'il y a deux aspects à considérer : l'un dans le contexte de la compétition, l'autre à l'extérieur de la compétition. Par exemple, dans un contexte compétitif, certaines drogues peuvent accroître la force musculaire. Si vous regardez les pilotes de Formule 1, vous remarquez à quel point les muscles du cou sont développés. C'est nécessaire pour résister et subir les forces G."

"Certaines drogues pourraient renforcer les habiletés de pilotage lors d'une course", continue-t-il. "En théorie, on peut facilement imaginer le potentiel de telles drogues. Il suffit de penser aux produits relativement bénins, comme la caféine par exemple. Il y a aussi la nicotine et des produits encore plus sérieux, comme les amphétamines et la cocaïne. Nous avons déjà vu des résultats positifs dans d'autres disciplines sportives, et ce n'était pas toujours clair que l'usage était à des fins personnelles."

"Si vous pensez aux qualifications et au fait que l'écart entre deux pilotes est parfois de quelques millièmes de seconde seulement, peut-être que quelque chose aurait le potentiel pour aider quelqu'un à combler la différence. Du moins, on peut imaginer que quelqu'un pourrait le croire."

Un test à tout moment

Bien qu'il soit possible que des pilotes pensent ainsi, les résultats des tests démontrent que cela ne fait pas partie de la culture des sports motorisés ; du moins ce n'est pas le cas en Formule 1. La FIA respecte les standards de l'AMA, l'agence mondiale antidopage, et oblige les pilotes de diverses disciplines à passer des tests aléatoires dont les résultats doivent être conformes aux normes de l'agence.

"Les pilotes de Formule 1 passent des tests lors des week-ends de course et à l'extérieur des week-ends de course. Tous les trois mois, ils doivent remettre un fichier dans lequel ils indiquent l'endroit où ils se trouveront chaque jour", explique Piette. "Ils peuvent modifier leurs horaires bien sûr, même à un jour d'avance. Mais pendant l'année ils pourraient avoir, plutôt ils vont avoir, à subir un test non planifié hors du contexte compétitif. L'objectif principal est de voir s'ils consomment des drogues comme des stéroïdes anabolisants pour leurs muscles, ou peut-être d'autres types de drogues pour perdre du poids."

"Et maintenant, il y a aussi des tests aléatoires lors des courses. Il y en a chaque année, une ou deux fois par année. Bien entendu, on ne leur dit pas à l'avance. Ce n'est qu'un test d'urine car pour le moment il n'y a pas d'analyses sanguines."

"Si un pilote prend des drogues, les risques potentiels s'étendent du pilote à ses collègues en piste, aux commissaires de piste, aux spectateurs...
Jean-Charles Piette

Même si des tests peuvent survenir à tout moment - c'était d'ailleurs le cas pendant le week-end du Grand Prix d'Abou Dabi - un pilote de F1 en particulier souhaite que des vérifications soient effectuées plus fréquemment. Suite à l'annonce d'un résultat positif pour le pilote australien de Moto2 Anthony West, qui avait de la méthylhexanéamine dans son système, Mark Webber demande à la FIA de surveiller la situation de plus près.

"J'ai toujours dit qu'il fallait faire plus, mais la FIA n'a jamais vraiment été très pressée sur ce sujet", déclare le pilote Red Bull. "Les autres pilotes ne se sont jamais montrés très intéressés, alors cela n'a jamais vraiment été un dossier d'une grande importance. Vous savez, avec tout ce qui est en jeu, l'argent que cela implique et tout le reste, il arrive parfois que des gens font des choses. C'est extrêmement improbable, mais il ne faut jamais dire jamais."

Piette a aimé les propos de Webber. "J'ai transmis ses commentaires à Genève, à l'attention du directeur de l'administration médicale", a-t-il dit. "Je suis très heureux d'apprendre que Mark souhaite davantage de tests. Cela indique un intérêt provenant de ce côté du dossier."

"Il faut toutefois considérer les coûts mais aussi penser à ne pas trop déranger les pilotes. Dans le passé, certains étaient mécontents d'avoir à subir un test lors d'un week-end de course car ils voulaient plutôt se mettre au travail. Ils doivent parfois attendre une heure ou deux avant de passer un test d'urine (…) Ils sont plus heureux de rester avec leurs ingénieurs pour analyser la télémétrie de la voiture. Mais je crois qu'il y a un bon équilibre. Tous les pilotes de F1 sont très attentifs à tout cela."

Séparer le vrai du faux

Les tests menés pendant les week-ends de course sont conçus pour détecter tout produit susceptible d'améliorer les performances d'un pilote sur le court terme. Par exemple, une drogue qui lui procurerait un niveau de concentration supérieur ou des réflexes plus rapides pendant la course.

"En médecine, il existe certaines drogues qui peuvent aider à avoir une meilleure concentration", élabore Piette. "Des drogues légales et illégales. Parmi les légales, certaines sont utilisées par des gens ayant de rares problèmes neurologiques qui les empêchent de dormir normalement, et cela les aide à demeurer actifs. C'est également utilisé par l'armée, pour aider des commandos à rester réveillés plusieurs journées de suite. Alors cela fait partie des types de drogue que nos tests peuvent déceler."

Suite aux allégations de dopage concernant Lance Armstrong, multiple vainqueur du Tour de France, il est devenu de notoriété publique que certains athlètes comptent légitimement sur des prescriptions médicales pour des conditions pré-existantes, alors que d'autres disent avoir des conditions qui en fait n'existent pas, pour avoir la permission de prendre un cocktail de médicaments qui en bout de ligne améliore leurs performances. Faire le suivi des médicaments autorisés, tout en faisant attention de ne pas exclure des prescriptions qui auraient pour effet de nuire à des athlètes dont la condition médicale légitime nécessite des médicaments, est un travail complexe.

"Nous comptons sur l'AMA, mais nous travaillons également avec les médecins du Comité international olympique (CIO)", explique Piette. "Nous respectons les consignes de l'Agence mondiale antidopage. En ce qui concerne les besoins médicaux (...) un comité spécialisé dans l'utilisation thérapeutique des médicaments donne son opinion s'il y a un problème (…) mais il y en a vraiment très peu. Et c'est très important de dire qu'ils veulent aider les gens ayant un handicap à poursuivre leur carrière en sport automobile. C'est notre rôle en tant que médecins, et aussi celui du département médical de la FIA, d'aider les pilotes."

Les voitures sont scrutées de près, les pilotes aussi
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Pas dans la culture F1

Pour ce qui est de l'absence d'une culture de dopage en Formule 1, il n'y a aucune explication claire. Tout athlète ayant recours aux drogues court un grand risque personnel, surtout qu'un grand nombre de disciplines effectuent des tests antidopage aléatoires. Mais en F1, les scandales concernant la tricherie portent surtout sur la voiture et non sur la personne derrière le volant.

La raison pour laquelle les pilotes ne sont pas portés sur l'utilisation de substances, qu'elles soient illicites ou non, est peut-être très simple au fond. En course automobile, il faut toujours regarder l'ensemble. Un pilote pourrait se faire du tort, mais en cas d'accident grave, il pourrait impliquer d'autres personnes dans son erreur de jugement.

"Utiliser des drogues en course automobile, c'est différent d'en utiliser sur un terrain d'athlétisme ou de foot", souligne Piette. "Si un joueur de foot utilise des drogues, il prend des risques pour sa santé mais pas pour celle de l'équipe ou des spectateurs. Dans les sports motorisés, si un pilote prend des drogues, les risques potentiels s'étendent du pilote à ses collègues en piste, aux commissaires de piste, aux spectateurs... Ils doivent considérer les gens qui les entourent."

Il y a aussi la grande incertitude qui fait partie d'une carrière en Formule 1, surtout à une époque où les sponsors sont moins nombreux et les contrats plus courts. Même une petite erreur de dosage dans une médication légitime pourrait s'avérer coûteuse. Les pilotes ont donc tendance à se montrer très prudents.

"Ils sont tous très compétitifs", rappelle Piette. "Il y a, disons, quatre ou cinq pilotes qui gagnent beaucoup d'argent. Ensuite il y a le niveau intermédiaire, suivi par ceux qui payent pour être dans la voiture. Ils savent tous très bien que leur position est fragile... Et ils ne savent pas s'ils auront un volant ou non l'année suivante. Alors je pense qu'ils font très attention aux médicaments qu'ils prennent."

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