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Des milliards à la clé

Christian Sylt et Caroline Reid
31 mai 2011

Depuis plusieurs semaines, le paddock bruisse de rumeurs sur la reprise des actifs de la F1 par News Corporation. Alors que l'on anticipe déjà bon nombre de questions concernant l'état de la F1 si Rupert Murdoch était à sa tête, il y en a une, essentielle, qui reste en suspens et c'est pour l'instant la seule qui vaille. Murdoch fera-t-il jamais une offre à l'actuel propriétaire CVC ?

En fait, tout nous porte à penser que ce ne sera pas le cas. L'origine de la rumeur, fin avril, est Sky News, la chaîne d'information en continu britannique, qui est une filiale de BSkyB, elle-même à 39% entre les mains de News Corp. Or la dernière chose à faire pour une société, dans sa stratégie d'acquisition, est de rendre publique ses intentions. Cela a immanquablement pour effet de faire monter les prix en attirant d'autres candidats ou en influençant le vendeur.

Une concurrence qui serait faussée

Bernie Ecclestone a ainsi réagi de manière classique en disant que "la F1 n'est pas à vendre" mais en ajoutant que "si quelqu'un arrive avec une offre, beaucoup plus forte que le prix de la F1, alors (CVC) y prêtera attention. Admettons maintenant que News Corp ait vraiment l'intention d'acheter la F1. La transaction serait rendue très difficile par l'Union européenne et sa commission à la concurrence. Vu le montant des revenus générés, 5 milliards d'euros dans le monde et 250 M€ en Europe, l'aval de la commission de la concurrence serait nécessaire.

Or en 1998 l'autorité britannique sur la concurrence avait opposé son véto au rachat du plus grand club de football anglais, Manchester United, par BSkyB, au prétexte qu'une telle alliance entre un diffuseur du championnat d'Angleterre et une équipe représentait une distorsion des règles de la concurrence entre les diffuseurs. Posséder une équipe donne un avantage concurrentiel car les équipes captent une grande partie de l'argent que versent les diffuseurs. En étant à la fois diffuseur et acteur, BSkyB aurait été en position de récupérer une partie de l'argent qu'elle aurait versé pour diffuser la compétition de football.

Bernie Ecclestone doubts News Corp will make a bid © Sutton Images
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De la même manière, si News Corp était le patron de la F1, elle récupèrerait une partie non négligeable des droits qu'elle verserait en tant que diffuseur, ce qui fausserait la concurrence avec les autres diffuseurs.

Mais alors, pourquoi News Corp veut-il absolument que le monde entier croit qu'il est intéressé par la F1 ? C'est une tactique qu'Ecclestone, à qui on ne la fait plus depuis quelques années déjà, a assez facilement décryptée. News Corp est actuellement en train de tenter de prendre 61% de BSkyB. Coût estimé de l'opération : 8,5 milliards d'euros. Selon les médias, c'est beaucoup pour News Corp. Ecclestone estime que les rumeurs sur la F1 ont permis à News Corp de compter ses potentiels alliés pour une autre opération, celle de BSkyB. "Ils essaient de lever des fonds. S'ils trouvent quelqu'un ils lui diront : 'On ne peut pas racheter la F1, mais on peut avoir Sky', c'est un bon moyen d'identifier les investisseurs potentiels", explique Ecclestone.

News Corp n'est pas le seul impliqué dans ces rumeurs. Deux semaines après la news de Sky Sports, le fonds d'investissement italien Exor s'associait à News Corp. FIAT détient 59% d'Exor et Exor détient 30% de FIAT qui détient 90% de Ferrari. Cela voulait dire que l'actionnaire n°1 de Ferrari voulait racheter la F1. La nouvelle tombait pile au moment où se négociaient les prochains Accords Concorde, liant les équipes et les organisateurs du Championnat. Les Accords Concorde en vigueur viennent à échéance à la fin de l'année 2012. Ils offrent aux équipes 50% des revenus de la F1, or les écuries ont déjà annoncé qu'elles voulaient plus : 70%.

"Quand on veut faire courir un cheval dans le Derby, ça coûte cher"
Bernie Ecclestone

Ces revenus, lors des cinq prochaines années, devraient fortement augmenter, se fixant en 2017 à 2,5 milliards d'euros. Les équipes, et Ferrari en premier lieu, ont donc tout intérêt à faire pression pour que la partie d'en face lâche du lest. Mais elle ne doit pas le faire n'importe comment. Les clauses 4.5 alinéa a) et b) des Accords Concorde en vigueur interdisent formellement "de promouvoir, de préparer, de préparer la promotion, de solliciter des diffuseurs, des circuits pour un équivalent du Championnat du Monde de F1 de la FIA". Ces clauses s'appliquent aux équipes mais pas aux sociétés en relation avec leurs propriétaires, ce qui est le cas d'Exor.

Bernie Ecclestone, sa meilleure défense, c'est l'attaque
© Getty Images
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Ferrari a reçu 100 M$ en 2005 pour abandonner son projet de championnat parallèle. Et 2009, elle a forcé le pouvoir sportif à abandonner l'idée de budgets capés. Bref, Ferrari a toujours utilisé la menace de championnat parallèle. Mais du fait des deux clauses ci-dessus, elle ne peut plus la brandir librement. Exor est donc un artifice pour délivrer à Ecclestone le message suivant : "70% ou bien c'est nous qui prenons le contrôle de la F1". Une politique qui n'a pas que des avantages.

C'est ce qu'a compris CVC en indiquant, comme Ecclestone que "la F1 n'est pas à vendre". De cette manière, la pression exercée par Ferrari n'a pas de prise. Elle en a d'autant moins que si les exigences des équipes étaient satisfaites (passer de 50 à 70%), cela réduirait d'autant les profit de CVC.

"Ils n'ont aucune chance d'avoir 70%. Ils devraient être heureux avec ce qu'ils ont", a ajouté Ecclestone récemment. En plus, le Supremo ajoute sa petite menace : "Ce que l'on pourrait faire, c'est demander aux équipes un droit d'entrée (supplémentaire). Quand on veut faire courir un cheval dans le Derby, ça coûte cher. Et plus vous l'inscrivez tard, plus ça coûte cher." La balle est dans le camp de Maranello.

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