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L'affaire Gribkowsky et la F1

Kate Walker
2 juillet 2012 « "Grands espoirs" à Silverstone | Bianchi va découvrir Yeongam »

Rien n'indique que Bernie Ecclestone sera prochainement poursuivi par la justice allemande, mais les rumeurs le concernant ne sont pas bonnes pour les affaires de la Formule 1.

Les personnes moins familières avec les subtilités la justice allemande peuvent penser que la condamnation de Gerhard Gribkowsky n'est peut-être que la première étape vers la mise en cause du grand patron de la F1. Toutefois, le fait de voir un homme reconnu coupable de corruption passive ne signifie pas que le corrupteur actif va tomber.

Gribkowsky a déclaré devant la cour que les accusations portées contre lui étaient "essentiellement vraies", en plus d'admettre qu'il avait reçu des pots-de-vin de la part d'Ecclestone. L'ex-banquier allemand se défendait alors contre plusieurs accusations de corruption, sans oublier le témoignage du grand argentier de la F1 qui disait avoir été victime de chantage et d'extorsion. "Il avait une manière très sophistiquée de m'intimider", avait dit Bernie.

Toutes sortes de négociations ont lieu lorsque l'on tente de sauver sa peau devant la cour, autant en privé qu'en public. Vaut-il mieux tenter de rétablir sa réputation, du moins en partie, au cours d'un long et dispendieux combat juridique, ou accepter les accusations en vue d'obtenir une sentence d'emprisonnement moins longue ? Certains choisiront de reconnaître l'acceptation d'un pot-de-vin plutôt que prendre le risque d'être reconnu coupable d'extorsion.

C'est du moins l'hypothèse avancée par Ecclestone lorsqu'il a été informé des aveux de Gribkowsky : "Le pauvre gars est déjà emprisonné depuis 18 mois. Il dirait n'importe quoi pour se sauver. Il sera coffré quoi qu'il arrive", avait-il expliqué au journal Daily Telegraph.

"Je serais bien surpris de ne pas avoir de leurs nouvelles"

Ecclestone s'est présenté devant la cour allemande en novembre dernier, mais seulement à titre de témoin. Les procureurs allemands ont enquêté sur le Britannique mais n'ont apporté aucune accusation. Bien qu'il soit possible qu'Ecclestone soit accusé à l'avenir, il semble très improbable qu'il soit confronté à des accusations criminelles en Allemagne. L'enquête entourant le cas Gribkowsky ne date pas d'hier, et si les procureurs avaient été en mesure de monter un dossier contre Ecclestone, il l'auraient déjà fait.

Mais cela ne signifie pas que le résultat du procès Gribkowsky lave Ecclestone de tout soupçon. Lors de son plaidoyer final, le procureur allemand Christoph Rodler a affirmé qu'Ecclestone "n'était pas victime d'extorsion, mais le complice d'un acte de corruption". Pour certains, cette remarque démontre le désir des autorités allemandes de poursuivre le patron de la F1 pour son rôle dans l'affaire Gribkowsky. Pour d'autres, il ne s'agit que d'une déclaration passionnée de la part d'un magistrat qui ne recule pas devant la rhétorique dramatique pour convaincre le tribunal.

Mais qu'Ecclestone soit accusé ou non en Allemagne, l'homme qui dirige la Formule 1 voit déjà ses affaires personnelles passer sous la loupe des autorités britanniques. Il était inévitable qu'une enquête soit menée par le fisc sur le trust de la famille Ecclestone, car si des enquêteurs font la preuve que Bernie a une influence sur le Bambino Trust alors qu'il ne devrait pas, ils seront alors en position de placer Ecclestone en redressement sur des sommes énormes.

D'ailleurs, Ecclestone s'attendait à ce que le fisc britannique s'intéresse à lui : "Après tout cela, je serais bien surpris de ne pas avoir de leurs nouvelles", a-t-il déclaré à l'agence Reuters. Il faut se rappeler que l'enquête fiscale n'a pas été déclenchée au cours de la dernière semaine suite à la décision du tribunal de Munich ; on rapportait en février dernier qu'une enquête était en cours depuis quelques mois déjà. Un porte-parole travaillant pour les autorités britanniques avait alors confirmé qu'une "équipe d'enquêteurs a été déployée pour déterminer l'implication de Bernie Ecclestone dans le trust et pour comprendre quel était son rôle exactement. Ils montent actuellement le dossier en s'informant et en effectuant des recherches sur chaque petit détail."

En 2008, Ecclestone a reçu une lettre du fisc l'informant que "tout était OK"
© Sutton Images
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Mais Bernie a déjà vécu tout cela. Après avoir enquêté sur le Bambino Trust en 2008, le fisc avait conclu qu'il ne le contrôlait pas. "En 2008 j'ai reçu une lettre du fisc (qui m'informait) que tout était OK en ce qui concerne le trust", a dit Ecclestone. "Ce serait ridicule (pour eux) de vérifier de nouveau après avoir déjà dit que tout était en ordre."

Mais le fisc n'est pas le seul organisme public britannique intéressé par les affaires d'Ecclestone. Suite au témoignage de l'octogénaire en novembre dernier, un porte-parole du Serious Fraud Office (Bureau des fraudes graves) avait déclaré : "(Le Bureau) est au courant des allégations qui pèsent contre M. Ecclestone et nous sommes en contact avec les autorités allemandes pour déterminer s'il doit répondre à des accusations au Royaume-Uni." Peu d'information a été rendue publique depuis, mais le dossier n'est pas clos.

Peu importe si le Bureau des fraudes graves décide d'aller plus loin, les suites de l'affaire Gribkowsky pourraient avoir un impact plus immédiat et personnel sur Ecclestone. Que des preuves soient trouvées ou non par le fisc, l'enquête elle-même pourrait durer des années. CVC Capital (qui a acheté la F1 en 2005) pourrait déterminer que l'intérêt généré par les affaires personnelles de Bernie est néfaste pour ses investissements en Formule 1. Si cela s'avérait le cas, la firme d'investissement voudra certainement se séparer d'Ecclestone.

CVC à passé les derniers mois à vendre une partie de ses intérêts dans le business de la Formule 1, peut-être en anticipation du verdict de la cour. Un grand nombre d'actions ont été vendues aux firmes d'investissement Waddell & Reed, BlackRock et Norges Bank Investment Management. Suite à ces transactions regroupées en deux ententes, dont une vaut 1,6 milliard $ et l'autre 500 millions $, la part détenue par CVC est passée de 63% à 35%.

De toute évidence, vu l'importance des montants, il ne s'agit pas de ventes à rabais. Mais cela donne néanmoins l'impression que CVC se prépare à quitter la F1 en obtenant le plus grand retour possible sur son investissement, alors qu'il existe des incertitudes provoquées par la possibilité que des accusations soient portées contre Ecclestone. Sans oublier les négociations ayant cours pour la prochaine version des Accords Concorde. Si le pire devait arriver, il pourrait y avoir un désastre financier.

Une réputation en péril

Au fond, il y a certains avantages au fait que les plus probables conséquences pour la discipline, si conséquences il y a, seront surtout au niveau de la réputation. Ecclestone a passé le cap des 80 ans ; les propriétaires savaient déjà qu'un plan de succession devait être en place pour le moment où le britannique choisira de prendre sa retraite. Si jamais un scandale menaçait de ternir l'image de la F1, ainsi que sa valeur, Ecclestone pourrait se retirer sans trop d'humiliation. Mais il faut aussi regarder les autres conséquences possibles, hors du contrôle de CVC et des autres actionnaires.

La rumeur courait à l'effet qu'un scandale portant sur la corruption pourrait faire en sorte que Mercedes quitte la discipline. Mais peu importe les déclarations faites par certains membres du conseil d'administration de Daimler, il est peu probable que les décisions prises par la cour allemande mènent au départ des Flèches d'argent. Dans les bureaux de Mercedes à Stuttgart, il y a toujours eu des voix pour s'opposer au sport automobile. Elles profitent de chaque opportunité pour se faire entendre. Le cas Ecclestone leur en donne une nouvelle fois l'occasion au prétexte de ce qui est inclus dans les statuts de la société sur les pratiques anti-corruption, des principes qui sont prônés par toutes les multinationales.

Le plus gros souci est financier, car cela pourrait avoir un impact sur chaque équipe de la grille. Alors que la discipline elle-même semble capable de survivre à n'importe quel scandale, les grands sponsors ont des images de marque à protéger. Par conséquent, on ne peut compter sur leur présence indéfectible. De plus, le climat économique actuel est très difficile : perdre un sponsor majeur pourrait être quasi-fatal même pour une riche écurie de pointe. Si plusieurs sponsors importants décidaient qu'ils ne peuvent plus prendre le risque d'être associés à l'image (ternie) de la Formule 1, la conséquence sur les budgets des équipes, et sur leur capacité à demeurer compétitives, pourrait être dévastatrice.

La Formule 1 est solidement implantée et résistante ; pour cela il faut remercier le grand nombre de fans qui en sont passionnés. Mais elle est également très dépendante des investissements publics, car plusieurs gouvernements paient les importants frais d'inscription des courses sur le calendrier. Cela signifie, dans le pire des scénarios, qu'un scandale de corruption affectant la F1 pourrait avoir comme conséquence l'annulation des contrats par des gouvernements qui plient devant l'opinion publique.

Tant que nous ne saurons pas avec certitude si Ecclestone fera face ou non à des accusations criminelles, le monde de la Formule 1 vivra sur le fil du rasoir en réfléchissant aux différents scénarios possibles, autant les meilleurs que les pires. Cette histoire est loin d'être terminée.

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